L’aube des drones 5

Sur les flancs du Mont Olympe, il régnait une activité presque ordinaire. Le climat sordide qui y régnait comme trop souvent et le manque d’oxygène forçant au port de masque n’avaient pas découragé les touristes qui sillonnaient la neige, la boue et la poussière en véhicules terrestres de sport. Sensations garanties ! Au sein de toute cette agitation, Suarez se préparait à une randonnée extrême jusqu’au sommet lorsque le signal d’une communication entrante se fit entendre dans le chalet. C’était Togawa. Il accepta la communication, et le visage du Premier Ministre, visiblement contrarié, apparut.

« Je t’écoute. Qu’y a-t-il ?

— Il y a quelques heures de cela, nous avons perdu toute liaison avec une colonne de renforts à destination d’un astéroïde aménagé de la Ceinture de Kuiper.

— Quelle base, au juste ?

— LM-427B, c’est le nom de l’astéroïde et de la base ; c’est principalement une base de liaison militarisée, avec quelques défenses légères, mais surtout des hangars pour la maintenance et une grosse capacité d’accueil. Leur mission était de s’y stationner en garnison et de transformer la place en forteresse.

— Et dans quelles circonstances a eu lieu cette perte de liaison ?

— Tout ce qu’on sait, c’est qu’ils étaient pratiquement en vue de l’astéroïde. D’après l’État-Major, il y a eu du brouillage, et puis, plus rien.

— Ils ont avancé des hypothèses, à l’État-Major ?

— Plusieurs : brouillage radio volontaire pour couvrir une attaque, impulsion électro-magnétique consécutive à une explosion nucléaire – potentiellement accidentelle – ou encore phénomène spatial mal connu. Dans cette zone circulent des perturbations très mal documentées.

— Tu as parlé d’une explosion nucléaire potentiellement accidentelle : comment est-ce possible ?

— La base est alimentée par un réacteur au plutonium. Sa conception n’est pas récente, et nécessite une surveillance de tous les instants, et il y a des automates et des drones pour effectuer ces missions si la présence humaine vient à manquer. Mais, que survienne une panne, et la surveillance n’est pas faite.

— Le réacteur connaîtrait alors un accident de criticité ?

— Sur-criticité, même. Réaction en chaîne incontrôlable, et vaporisation de l’astéroïde.

— Mais, vous n’aviez aucun contact avec la base ?

— Non ; pour économiser l’énergie, celle-ci n’est dotée que d’un système de liaison courte portée, pour le transpondage et le guidage des drones. Rien d’autre.

— Et notre colonne n’a pas rapporté de contact ?

— Pas le moindre, mais ça peut simplement vouloir dire que tous nos hommes sur place ont été faits prisonniers. Ce qui laisserait les machines aux seules commandes de la base et du réacteur.

— D’accord, je vois. Pas un mot de tout ça à qui que ce soit, sinon, l’opposition va me tomber dessus à bras raccourcis et la situation sera encore plus… pénible. Si jamais il y a quand même une fuite – on ne sait jamais, avec les militaires – tu raconteras cette histoire de base abandonnée et d’accident de criticité. La faute à pas de chance. Ou à ces salopards de la Fédération Coloniale.

— Entendu. Et à part ça, que fait-on ?

— Vois avec l’armée pour avoir un état de toutes les colonnes de renforts. Et dis-moi s’il y en a ne serait-ce qu’une seule qui rapporte quelque chose de bizarre. J’aviserai ensuite.

— D’accord. »

Togawa raccrocha. Il était si perturbé qu’il n’avait même pas salué le Président. Suarez soupçonna un instant qu’il n’avait pas tout dit, mais se rassura en songeant qu’il n’était pas idiot au point de faire de la rétention d’information, ce qui n’aurait pas manqué de lui coûter sa place à la tête de l’exécutif si la chose venait à se savoir, et, a fortiori, si la situation tournait au vinaigre. Néanmoins, une sorte de picotement devait ne pas le lâcher durant les heures suivantes, témoignage de ce qu’inconsciemment, il comprenait que quelque chose manquait au tableau.

Sa randonnée extrême fut des plus satisfaisantes, aidé en cela par la faible gravité martienne à laquelle son corps, artificiellement habitué à la gravité terrienne, pouvait répondre avec un tonus accru. Avec une brochette d’amis triés sur le volet – et issus de la majorité –, ils arrivèrent au sommet épuisés mais contents. Un relais touristique les accueillit avec force boissons chaudes et parfumées, ainsi qu’une belle assiette de raclette qui, bien que entièrement synthétique, satisfit leurs papilles autant que leurs estomacs affamés. La vue du sommet était splendide, et laissait découvrir en contrebas l’affreuse couverture nuageuse qui arrosait de neige et de pluie les flancs du plus haut volcan colonisé par l’homme. Vue du dessus, elle ressemblait à un tapis duveteux et irrégulier, dont la seule vue était apaisante. Mais Suarez n’était pas de ceux qui se contentaient de jouir en esthète d’une simple vision, et il redoutait par dessus tout l’idée de se voir privé d’une vue générale par un obstacle, fût-ce un cliché de publicité touristique. Rassasié, il appela Madame Suarez pour lui faire le récit de sa randonnée qui, par moment, avait pris des tours d’escalade, malgré les aides mécaniques ponctuellement utilisées, prit des nouvelles des enfants qui faisaient paisiblement leurs devoirs. Tout allait pour le mieux à la maison. Rassuré par cet état de fait, il demanda une bouteille de Valles Marineris de dix ans d’âge, et s’en servit un grand verre en repassant dans ses méninges l’ensemble de l’échange qu’il avait eu avec le Premier Ministre. Assurément, qu’il en ait eu connaissance ou pas, une hypothèse n’avait pas été évoquée, mais laquelle ?

L’aube des drones 4

Il évalua le risque qu’il y avait à dégainer son maser et à tenter de griller l’automate. Ce dernier avait sans doute un délai de réaction court, plus que l’homme qui se trouvait peut-être à ses commandes. Et rien n’indiquait que les micro-ondes seraient en capacité de cuire ses circuits. En revanche, les armes qui avaient été installées à la place de son outillage auraient tôt fait de le transformer en amas de chairs et d’esquilles d’os. « Mais… qu’est-ce que c’est que cette histoire ? », entendit-il derrière lui. Simonov avait émergé, sans doute pour se retrouver mis en joue de la même manière que Bryant. De manière totalement synchrone, deux vois au même timbre métallique désincarné lancèrent : « Suivez-moi jusqu’à votre cellule ; vous y demeurerez jusqu’à nouvel ordre comme prisonnier de guerre. » Bryant adressa au sombre électrogyre une moue méprisante, puis obtempéra. Simonov suivait de près.

Ils furent enfermés dans une cellule qui n’avait accueilli personne depuis bien longtemps. Les automates se montraient fermes, mais courtois. C’était déjà une bonne chose, en regard des soudards qui, ici ou là, conduisaient les prisonniers à leur lieu de détention. Il s’écoula une bonne heure au cours de laquelle la moitié du visage de Simonov enfla et prit une teinte bleutée qui inspira à Bryant tout un lot de grimaces de douleur. L’autre semblait n’en avoir cure – sans doute était-il stupéfait de se retrouver prisonnier de machines. Ils ne s’étaient pas parlé. Ce fut finalement l’officier des transmissions qui prit la parole :

« Vous croyez qu’il n’y a que des automates, ici ?

— Je ne sais pas. Ça se pourrait bien. Je n’ai pas remarqué le moindre indice de présence humaine, et vous ?

— Moi non plus. Mais, donc, si nos geôliers ne sont que des machines programmées, elles sont forcément limitées, vous ne croyez pas ?

— En toute logique, vous devriez avoir raison. Pourtant, vous avez vu ce que des machines de maintenance ont été capables de faire, simplement en étant préprogrammées et en se synchronisant par ondes radio, non ?

— C’est exact. Une efficacité proche des insectes !

— Je ne vous le fais pas dire ! De surcroît, je pense que, pour que le programme fonctionne au mieux, il doit exister une liaison avec un poste de commandement central.

— Ici, sur le Caillou ?

— Non, je ne crois pas ; laisser une garnison de machines n’aurait pas de sens, autrement ! Je crois plutôt que ce poste est situé à sans doute un peu moins d’un million de kilomètres : ça fait une latence de trente secondes environ, c’est suffisant pour infléchir les ordres d’un groupe de machines et s’adapter aux rapports.

— Je vois. Nous ne pouvons donc que leur infliger des dégâts matériels sans pertes humaines, quoiqu’il arrive…

— Et je pense que c’est précisément l’objectif de cette stratégie. Il est plus rapide et moins coûteux de fabriquer une machine que de former et d’équiper un soldat – sans compter les équipements nécessaires dans le vaisseau qui va le transporter. Un drone, ça se contente très bien d’une petite visite périodique, d’un entretien léger, et ça peut aller se suicider sur un vaisseau ennemi comme ils l’ont fait, sans craindre la mort, sans hésitation. Du point de vue de la discipline, ce sont des soldats parfaits ! Et si, de surcroît, il ne s’est agi que de convertir des machines existantes… je pense que l’ensemble du parc a pu être converti en moins de deux mois. Soit, pendant la trêve qui a précédé le traité de paix !

— Si c’est vrai, ça veut dire que ce n’est pas qu’un aimable bricolage, alors ! C’est forcément une stratégie réfléchie !

— C’est bien ce que je pense, mon vieux. Et nous sommes là, dans cette cellule, incapables de transmettre cette info… S’ils envoient d’autres renforts, ou une expédition de sauvetage, ça se passera de la même manière, et d’autres forces seront perdues inutilement.

— Mais… vous pensez à quoi, Major ? »

Bryant soupira, en détournant le regard. Lui qui avait, depuis le début de sa carrière, eu l’habitude de commander à des hommes, se sentait brusquement bien seul. La seule évidence qui s’imposait à lui, comme militaire, faisait résonner de manière assourdissante son impuissance. Il prit une profonde inspiration, puis leva les yeux vers le visage tuméfié de Simonov :

« Je pense à nous sortir d’ici, mon vieux. Une évasion. »

L’aube des drones 3

Bryant fronça les sourcils. Son dos le faisait souffrir.

Le plafond du poste de commandement se trouvait face à lui. Il lui fallut un moment pour comprendre qu’il était donc au sol, allongé sur le dos. Il tenta de faire bouger, l’une après l’autre, chaque partie de son corps. Tout semblait en ordre, en dépit de douleurs multiples. Le moment était venu de se relever. Il se redressa sur ses coudes, et constata que la lumière qui baignait le poste de commandement venait de l’extérieur. Pas une lampe, pas un pupitre n’était encore allumé. Un peu plus loin, Simonov, inconscient, semblait respirer. Son pied avait une position que seule une cheville foulée semblait pouvoir autoriser. Brusquement, il comprit où il était, et pourquoi une lumière extérieure baignait le vaisseau, autrement plongé dans l’obscurité. Les drones avaient attaqué le vaisseau ; désarmés, ils s’étaient contentés de foncer dessus. Sur la cinquantaine présente, pas plus de deux n’avaient fait mouche initialement, mais, disposant de suffisamment de carburant, la plupart avaient accompli un lent demi-tour pour revenir à la curée. Bryant avait donc choisi de lancer une grande impulsion pour se rapprocher au mieux du « Caillou » et tenter de se poser dans le hangar principal. Les nouveaux impacts avaient arraché toute la partie postérieure de l’engin, puis encore d’autres après, réduisant le vaisseau à son seul poste de commandement. Celui-ci, isolé du reste du bâtiment par le système de sécurité, était devenu une sorte de module de sauvetage doté d’une alimentation dérisoire, et d’un peu d’hélium comprimé pour la manœuvre. L’atterrissage avait dû être un choc, mais avait été couronné de succès : la lumière extérieure ne pouvait être autre que celle du hangar.

Il se mit sur ses pieds au prix de moult difficultés et grognements de douleur, et jeta un regard à travers la baie vitrée entièrement lézardée. Il fut estomaqué par ce qu’il y vit. Ou plutôt, il fut estomaqué par ce qu’il n’y vit pas. Le hangar était vide, il n’y avait absolument personne. Personne ! Pas un technicien, pas une sentinelle, pas même un agent d’entretien. Seuls les habituels automates semblaient vaquer à leurs occupations avec stoïcisme. Il venait de s’écraser dans le hangar principal de LM-427B, et cela n’avait alarmé personne ? La bataille – ou plutôt, le carnage – qui venait d’avoir lieu à quelques centaines de kilomètres de là n’avait pas déclenché le moindre signal d’alarme ? Rien ? Il se dirigea prudemment vers l’arrière, où une porte lui laisserait l’accès vers l’extérieur. Alors qu’il enjambait les corps et les débris divers, il constata que le fond de ses tripes baignait dans une sensation froide et excessivement désagréable. Une sorte d’inquiétude s’installait, et il savait que cela n’avait aucun rapport avec la catastrophe à laquelle il venait de réchapper. Cette absence de comité d’accueil – fût-ce sous les traits d’un officier furieux ou d’un mécano inquiet – n’avait absolument rien de normal. Pourtant, à l’évidence, ils tenaient en respect la nuée de drones qui environnaient le « Caillou », et ce, certainement depuis des semaines. Tous n’étaient pourtant pas des personnels assumant des fonctions combattantes, dès lors, même au cœur de la bataille, il eût été logique de retrouver quelqu’un dans le hangar, d’autant que celui-ci avait été ouvert pour permettre au vaisseau de s’échouer sans trop de mal.

Il finit par accéder à la porte, dont le système d’ouverture automatique ne fonctionnait pas plus que le système manuel, qui devait être faussé. Il se rabattit alors sur le détonateur des boulons explosifs. Avec une détonation sèche, la porte fut alors éjectée et percuta avec un bruit métallique quelque obstacle dans le hangar. Il s’avança un peu, et parcourut du regard l’espace vide du hangar : pas un véhicule, spatial, terrestre, pas même un chariot de maintenance ne se trouvait là. Seuls les automates faisaient leur ronde dans une indifférence à son égard qui avait quelque chose de choquant. La gravité du « Caillou » étant plus faible que sur la Terre, il put sans problème sauter la quinzaine de mètres qui le séparaient du sol. La réception fut tonique, mais il put se redresser après un choc équivalent à une chute de deux ou trois mètres environ en gravité martienne, autant dire presque rien. Une voix métallique s’éleva sur sa gauche : « Mains sur la tête, vous êtes à présent prisonnier de la Fédération Coloniale. » Il tourna la tête, et découvrit un automate de maintenance, dont les extensions, ordinairement garnies d’outils, portaient différentes armes. Il distingua un pistolet électrique, le tube d’une mitrailleuse compacte, ainsi qu’une troisième arme qu’il ne put reconnaître avec précision, mais dont il soupçonna que ce fût un lance-grenades de petit calibre. Ses caméras braquées sur Bryant donnaient à l’automate des allures de nain hideux et vindicatif, bien que sa voix fût neutre et froide, comme toutes les voix de synthèse purement fonctionnelles. Bryant entendit alors, derrière lui,des bruits mécaniques qui trahissaient le manège d’autres automates qui investissaient l’épave, à la recherche d’autres vaisseaux. Ainsi, la Fédération Coloniale se reposait sur des automates pour défendre le Caillou, qu’ils avaient dû prendre dans la plus grande discrétion dans les dernières heures du conflit…

L’aube des drones 2

Le major Bryant frissonna en contemplant les ténèbres. Au-delà de Neptune, le soleil n’était plus qu’une minuscule pastille à peine plus lumineuse que le reste des étoiles du cosmos, et l’ambiance qui régnait à bord du vaisseau avait quelque chose de franchement crépusculaire. Cette atmosphère donnait volontiers l’illusion d’un perpétuel froid de tombeau. D’ailleurs, le vaisseau était-il autre chose qu’un tombeau d’acier et de divers alliages et substances plastiques ? Si c’était bien le cas, il était une sorte de passeur, qui amenait son détachement militaire de « l’autre côté ». il songea d’ailleurs au satellite de Pluton, Charon. Comme s’ils allaient effectivement pousser les lourdes portes du monde des ténèbres. Mais, moins poétiquement, leur destination était l’astéroïde LM-427B, affectueusement surnommé « le Caillou », un agglomérat important de poussières issu de la ceinture de Kuiper. Il avait été creusé pour y implanter une base militaire, pompeusement appelée « Tour de Guet numéro 12 », et Bryant devait y déposer ses bidasses et ses chasseurs. Il était un guerrier, pas un chauffeur de taxi ! Il avait combattu l’ennemi, avait failli laisser la vie dans des affrontements parfois extrêmement serrés. Il avait pesé de tout son poids dans cette guerre. Cette mission l’ennuyait, et même suscitait en lui une minuscule pointe de dégoût. Est-ce parce qu’ils avaient perdu, et ainsi, lui, en particulier ? Sans doute. Qui consentirait à se faire veule et flasque devant un ennemi triomphant ?

« Simonov, vous avez le Caillou en ligne ?

— Négatif, Major. Que du bruit blanc, assez intense. Notre antenne a dû être endommagée pendant la traversée.

— Possible. Mais comment s’assurer qu’ils sont prêts à nous accueillir ?

— Il faudrait pouvoir les joindre ; au pire, nous pourrons communiquer en morse avec un projecteur…

— Vous avez conscience qu’il est quasiment impossible de se mettre en orbite autour ? Continuez encore une petite demi-heure, au besoin, j’enverrai un gars pour s’occuper de l’antenne.

— Bien, Major. »

Quelques minutes s’écoulèrent, et Simonov, visiblement soulagé, annonça :

« Ah ! Je les ai, le bruit blanc s’est arrêté, et ils transpondent !

— Vous voyez bien, il fallait juste insister, grommela Bryant.

— Ils doivent avoir un problème d’antenne, eux : impossible d’initier une liaison, ils envoient n’importe quoi. On dirait que les informations sont générées au hasard, l’ordinateur ne peut rien en faire.

— Allons bon ! Essayez sur d’autres fréquences, voyez avec le capteur passif. Faut que je vous explique votre boulot, Simonov ?

— Non, Major. Bien, Major. À vos ordres. »

Alors qu’il entendait derrière lui son officier des transmissions jurer comme un cadet à l’entraînement, Bryant ne put s’empêcher d’éprouver une sensation étrange. C’était comme un point froid, au milieu de ses tripes, comme une sorte de rayonnement glacé qui lui sembla progresser imperceptiblement. Il pivota sur son siège.

Simonov, le front qui commençait à perler de sueur, s’affairait sur le capteur passif ; la principale vertu de celui-ci était qu’il pouvait balayer la plage des fréquences connues bien plus vite, en faisant l’économie de chercher à « comprendre » les signaux, se contentant d’en révéler l’existence et d’en fournir le gisement. Il y eut quelques bips épars, puis, à l’approche d’une plage de fréquences, ceux-ci se multiplièrent. Calé sur une fréquence particulière, l’écran fit apparaître une multitude de points qui clignotaient au rythme des bips. Actionnant une commande, Simonov fit défiler l’affichage de manière panoramique, dévoilant une multitude de points tout autour du vaisseau. Vingt, quarante. Cinquante, peut-être même plus. « Major… », parvint-il à balbutier.

Bryant comprit alors que la situation était très mauvaise. Comment, il l’ignorait, mais il savait que les prochaines minutes allaient être une sorte d’enfer. Il soupira, moins exaspéré qu’abattu par la perspective d’un combat qu’il pressentait déloyal.

« Qu’avez-vous trouvé, Simonov ?

— Des signaux, Major. Une bonne cinquantaine, tout autour de nous.

— Ce sont des échos ?

— Non, ce sont bien des émissions. Sur l’une des fréquences connues pour être utilisées par la Fédération Coloniale.

— Passez-les dans l’ordinateur, pour voir s’il peut nous dire ce qui se raconte ! »

Bryant revint à son pupitre de commandement, et lança l’alerte à bord du vaisseau, afin que chacun se tînt à son poste de combat jusqu’à nouvel ordre. Un signal sonore résonna à travers tout le bâtiment, et il entendit le brouhaha habituel des hommes qui se précipitaient là où leur présence était requise en cas d’affrontement. Soudainement tendu comme un hauban, il attendit un résultat de l’ordinateur. Une minute s’écoula, dans un silence pesant. Puis, une autre. Et, encore une autre. Bryant vit que ses jointures étaient blanches, à force de serrer les accoudoirs de son siège. Il sursauta presque en entendant Simonov : « Major, d’après l’ordinateur, ces signaux pourraient être des transmissions radio visant à coordonner des drones orbitaux… »

L’aube des drones 1

Dans son bureau dont la grande baie vitrée offrait une vue imprenable sur les flancs verdoyants d’Olympus Mons, Tiago Suarez, président de la République Sol, faisait tournoyer sa liqueur ambrée au fond de son verre. Son regard se portait bien au-delà du volcan éteint, vers le ciel, et le cosmos. Il ne tressaillit pas en entendant derrière lui le pas lourd de Michael Togawa, son premier ministre. Il savait de quoi ils allaient parler. Il savait même exactement ce que serait la teneur de leur conversation. Il soupira en posant son verre.

« On dirait que tu savoures cette paix, Monsieur le Président.

— Tu ne crois pas si bien dire…

— La République n’est pourtant pas trop à la fête, c’est une défaite notable, même si l’honneur n’en pâtit pas. Tu veux m’expliquer ?

— Certainement. Tu n’es pas sans savoir que c’est une victoire à la Pyrrhus pour la Fédération Coloniale, cependant, nous conservons sur eux un avantage certain. Oh, certes, il ne saute pas aux yeux, mais il est bien réel.

— Tu parles de notre avance technologique ?

— Pas vraiment. Plutôt de notre organisation, nos lignes de communication. Reconvertir notre économie de guerre en économie de paix nous prendra peu de temps, car nos vaisseaux mettent moins de temps à voyager : les échanges sont plus fluides. Par ailleurs, nous disposions – et disposons toujours – d’une véritable flotte militaire, alors que la Fédération va devoir déséquiper une partie de ses bâtiments, pour les remettre dans le circuit commercial. Ç’aura un coût, en temps et en argent, et, pendant ce temps là, des pans entier de leur économie tourneront au ralenti. Ils ont vaincu, mais leur emprise est fragile.

— Je vois. En fin de compte, malgré la perte d’un quart de nos ressources minières, de la moitié de notre flotte et un recul de plus de dix ans de notre économie, nous sortons virtuellement vainqueurs de cette guerre. C’est bien ce que tu es en train de me dire ?

— Bien sûr ! Tout cela sera réglé en dix ans ! Il ne nous manquera que les bons investissements aux bons moments, et nous pourrons reprendre l’avantage et les balayer !

— Tu parles comme si la Fédération ne devait jamais tirer quoi que ce soit de ce conflit…

— Et c’est le cas, Michael, comprends-tu ? Ce ne sont jamais qu’une bande de va-nu-pieds utopistes, qui n’ont fait la guerre que parce qu’ils y étaient contraints ! Mais ils sont avant tout bavards et jouisseurs. Ils n’ont rien d’une puissance dominante.

— Ils ont taillé à vif notre flotte, pourtant – et ce, avec des navires commerciaux parfois reconvertis à la hâte. Et plusieurs de nos engins militaires sont tombés entre leurs mains. Aucun ne nous est revenu, d’ailleurs. Je ne trouve pas cela typique d’une bande de joyeux traîne-savates porté sur la fête et les pommes de terre traditionnelles. »

Suarez se renfrogna. Togawa avait raison, il le savait, mais se refusait à l’admettre. Ces gens de la Fédération n’étaient – ne devaient être – que des miséreux qui sentaient mauvais et se trouvaient heureux de faire pousser des navets sur le sol de planètes éloignées, rien d’autre ! Comment osaient-ils défier les héritiers légitimes de la Terre, cette même Terre qu’ils avaient abandonnée sans scrupules ? Les mains croisées sur les genoux, Togawa dut se retenir d’arborer un sourire qui eût trop vite trahi son sentiment de triomphe. Le Président Suarez, trop sur de lui, commençait à prendre conscience du prix qu’il faudrait payer pour avoir conduit la sortie de guerre avec une stratégie fondée sur des idées fausses, sur son orgueil de soi-disant « légitime héritier de la Terre », comme chaque citoyen de la République Sol aimait à se qualifier. Alors, il garda le silence, attendant que le premier magistrat s’exprimât le premier.

Suarez, pris d’un instinct du chef de guerre inattendu, se tourna vers son Premier Ministre, et lui dit sur un ton brusquement adouci : « Fais renforcer nos postes avancés de la ceinture de Kuiper, veux-tu ? »

 

A suivre…